Contribution: Le rôle de l’intellectuel et du journaliste dans le cadre du dialogue des civilisations et l’édification nationale

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Professeur des universités, expert international Dr Abderrahmane MEBTOUL

Le président de la République a honoré le 22 octobre 2022, les lauréats de la 8e édition du Prix du journaliste professionnel organisée sous le thème «Soixantenaire de l’indépendance : défis d’hier, défis d’aujourd’hui».

L’Algérie est confrontée aujourd’hui à plusieurs défis, tant pour la préservation de sa sécurité et sa stabilité dans un environnement marqué par les tensions que pour le parachèvement de son processus rénové sur la voie de l’édification économique, sociale, culturelle et politique. Au sein d’un monde de l’audiovisuel et de la communication qui connaît un bouleversement sans précédent, super-médiatisé, avec le développement des sites qui prendront de plus en plus d’importance, je ne puis séparer le rôle de l’intellectuel, non l’intellectuel organique aux ordres et celui du journaliste dans le cadre du redressement national.

1.- Le mot intellectuel provient du mot latin intellectus, de intellegere, dans le sens d’établir des liaisons logiques, des connexions entre les choses. La fonction de l’intellectuel n’est pas à proprement parler récente car à l’époque de la Grèce antique des leaders charismatiques, qui font l’intellectuel, se retrouvent dès la première étape du mouvement social, comme Gorgias ou Protagoras, qui ont marqué leur époque par une démarche passionnelle de l’esprit, le contrepoids des actes réels. L’intellectuel et le journaliste ne sauraient vivre en vase clos. La méthodologie pour produire est simple : pour paraphraser le grand philosophe allemand Hegel, méthodologie reprise par Karl Marx dans Le Capital, il observe d’abord le concret réel ; ensuite il fait des abstractions, les scientifiques diront des hypothèses. Il aboutit à un concret abstrait c’est-à-dire son œuvre. Si le résultat final permet de comprendre le fonctionnement du concret réel à partir du canevas théorique élaboré, les abstractions sont bonnes. C’est aussi la méthodologie utilisée en sciences politiques pour déterminer le niveau de gouvernance dite des 80/20%. En effet, 20% d’actions bien ciblées ont un impact sur 80% de la société ; mais 80% d’actions désordonnées que l’on voile par de l’activisme ministériel n’ont un impact que sur 20%. Aussi l’intellectuel se pose entre la réalité et le devenir de l’humain devant tenir compte de la complexité de la société toujours en mouvement d’où l’importance de la multipluridisciplinarité et donc du mouvement de l’histoire.

L’intellectuel et le journaliste produisent ainsi de la culture qui n’est pas figée, mais évolutive, en vue de l’adaptation de la diffusion des connaissances, fortement marquée par l’ouverture de la société sur l’environnement englobant l’ensemble des valeurs, des mythes, des rites et des signes partagés par la majorité du corps social, tenant compte du rôle d’Internet et des nouvelles technologies, où le monde est devenu une maison de verre. L’intellectuel ne saurait s’assimiler uniquement aux diplômes, mais avec son niveau culturel. Rappelons que Einstein postulant une théorie non-conformiste par la suite qui a révolutionné le monde, a au début été rejeté par ses pairs de l’université car ils se limitaient à une évaluation bureaucratique – administrative. Et c’est cela qui fait que les journalistes peuvent parfois jouer le rôle des intellectuels autrefois réservé aux scientifiques surtout dans une société hyper- médiatisée. En fait, il s’agit de toute personne (femme ou homme) qui, du fait de sa position sociale, dispose d’une forme d’autorité et la met à profit pour persuader, proposer, débattre, permettre à l’esprit critique de s’émanciper des représentations sociales. L’intellectuel et le journaliste doivent douter constamment et se remettre toujours en question, selon la devise que le plus grand ignorant est celui qui prétend tout savoir.

2.- Les expériences réussies du Japon, des pays émergents comme la Chine et l’Inde montrent que l’on peut assimiler la technologie sans renier sa culture. D’ailleurs, le transfert technologique est favorisé lorsqu’il existe une meilleure compréhension des valeurs convergentes et divergentes qui s’établissent entre deux groupes et vouloir imposer ses propres valeurs, c’est établir une relation de domination qui limite le transfert. Aussi, la culture d’entreprise est un sous-produit de la culture nationale et par conséquent un ensemble de valeurs, de mythes, de rites, de tabous et de signes partagés par la majorité des salariés et un élément essentiel pour expliquer les choix stratégiques en renforçant les valeurs communes. Exemple : les règlements de conduite, les descriptifs des postes, ainsi que par le système de récompense et de sanctions adopté afin que les salariés soient mobilisés, pour qu’ils s’identifient à leur entreprise et s’approprient son histoire. Tout cela facilite le transfert de technologie qui ne doit pas se limiter à l’aspect technique, mais également managérial, organisationnel et commercial et culturel. En ce XXIe siècle, le capital se socialise dans différents dispositifs techno-organisationnels influant dans le rapport des individus au travail. Les enquêtes montrent clairement que cette extension des savoirs sociaux s’accompagne de nouvelles formes de segmentation (qualifiés/non qualifiés; mobiles/immobiles; jeunes/vieux; homme/femme et d’un partage des activités et services qui deviennent de plus en plus marchands (délocalisation avec l’informatique en Inde, l’électronique au Japon, Corée du Sud, etc.). Cette approche socioculturelle qui rend compte de la complexité de nos sociétés doit beaucoup aux importants travaux sous l’angle de l’approche de l’anthropologie économique de l’économiste indien prix Nobel Amartya Sen et aux importants travaux du grand philosophe allemand Kant sur la rationalité qui est relative et historiquement datée comme l’ont montré les enquêtes de Malinovski sur les tribus d’Australie. Il s’agit de ne pas plaquer des schémas importés sur certaines structures sociales figées où il y a risque d’avoir un rejet ( comme une greffe sur un corps humain) du fait que l’enseignement universel que l’on peut retirer de l’Occident- est qu’il n’existe pas de modèle universel. L’histoire du cycle des civilisations, prospérité ou déclin, est intimement liée à la considération du savoir au sens large du terme et qu’une société sans intellectuels et journalistes crédibles, non aux ordres, est comme un corps sans âme. Le déclin de l’Espagne après l’épuisement de l’or venant d’Amérique et certainement le déclin des sociétés actuelles qui reposent essentiellement sur la rente, vivant d’illusions à partir d’une richesse monétaire fictive ne provenant pas de l’intelligence et du travail. Je pense fermement que la seule façon de se maintenir au temps d’une économie qui change continuellement, et donc d’une action positive de l’intellectuel et du journaliste, c’est d’avoir une relation avec l’environnement national et international. Le rôle de l’intellectuel et du journaliste n’est pas de produire des louanges par la soumission contre-productive pour le pouvoir lui-même en contrepartie d’une distribution de la rente, mais d’émettre des idées constructives, selon sa propre vision du monde, par un discours de vérité.

3.- D’une manière générale, le rôle du journaliste et de l’intellectuel est de favoriser la tolérance et le dialogue des civilisations d’où l’importance de la société civile qui en ce XXIe siècle, à côté des Etats et des organisations internationales sera déterminant. Depuis de longues années, je suis convaincu, avec de nombreux intellectuels de différentes sensibilités et nationalités, (mes conférence aux USA en 1993 et devant le Parlement européen en 2011) que la symbiose des apports du monde musulman et de l’Occident par le dialogue des cultures – Islam, Judaïsme et Christianisme étant des religions de tolérance, pour ne citer que ces grandes religions monothéistes -, devant respecter toute croyance de chacun, permettront d’éviter ces chocs de civilisations préjudiciables à l’avenir de l’humanité. Le devenir solidaire conditionne largement la réussite de cette grande entreprise qui interpelle notre conscience commune. Le repli sur soi serait préjudiciable à notre prospérité commune et engendrerait d inéluctables tensions sociales. L’ère des confrontations n’a eu cours que parce que les extrémismes ont prévalu dans un environnement fait de suspicion et d’exclusion. Connaître l’Autre, c’est aller vers lui, c’est le comprendre, mieux le connaître. A ce titre, je considère que le rôle de l’intellectuel, du journaliste ou de toute personne qui a un pouvoir de décision à quelque niveau qu’il soit, est d’éviter tant la sinistrose, le dénigrement gratuit que l’autosatisfaction source de névrose collective mais d’émettre des idées dans le cadre d’un débat contradictoire et des actions positives collant tant aux nouvelles mutations mondiales qu’avec la réalité interne de la société. A l’ère d’Internet le monde est devenu une maison en verre, l’Algérie a besoin surtout d’un regard lucide et non de courtisans liés à la rente, nuisibles au devenir du pays. Il s’agit de dire la vérité, rien que la vérité, l’objectif ultime étant la défense des intérêts de supérieurs de l’Algérie.

  1. M.

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